Georges Bigot, le caricaturiste de l’ère Meiji

Georges Bigot habillé en samourai, 1882.

Georges Bigot habillé en samourai, 1882.

Georges Ferdinand Bigot naît le 7 avril 18601 alors que le Japon s’ouvre au monde après deux siècle d’autarcie. Alors qu’il fête ses onze ans, Georges Bigot vit la Commune de Paris dont il croque les événements. Se destinant à être peintre, sa formation véritable commence lorsqu’à douze ans il entre à l’école des Beaux-Arts où il a pour maître Jean-Léon Gérôme et Carolus-Duran, ce dernier d’ailleurs comptera parmi ses autres élèves le peintre japonais Takeji Fujishima venu étudier en France. À ses heures perdues, il fait la connaissance du collectionneur japonisme Philippe Burty et de Félix Buhot, ce dernier lui apprenant la technique de l’eau-forte. Georges Bigot assiste d’ailleurs Félix Buhot pour l’illustration de l’ouvrage L’art japonais de Louis Gonse. Reconnu comme peintre de « japonaiseries », il décide alors de partir au Japon. Georges Bigot est le seul artistes français fascinés par l’estampe japonaise à avoir risque le long voyage jusqu’à Yokohama.

C’est donc en 1881, au jeune âge de 21 ans, qu’il embarque pour ce pays lointain alors que le japonisme atteint son apogée ces années-là. Il n’en reviendra qu’en 1899, après la révision des traités inégaux et la fin de la concession de la ville de Yokohama aux Occidentaux. Pendant ces dix-huit années au Japon, Georges Bigot use de nombreux médiums artistiques, tels que la gravure, le dessin, la peinture ou la photographie. Dans le domaine de la gravure, Georges Bigot privilégie la technique de l’eau-forte qu’il a apprise auprès de Félix Buhot. La gravure en taille douce, sur métal, est assez rare au Japon. Introduite par les études hollandaises, elle semble être utilisée pour la première fois par Kōkan Shiba en 1783. Peu pratiquée, la taille douce connaît une seconde naissance au début de l’ère Meiji, dans les années 1880, quand arrive Georges Bigot. Cependant, dès les années 1870, la taille douce est utilisée dans un but pratique, comme l’impression des billets de banque ou des timbres postes.

Avant même de poser le pied sur la terre japonaise, ce qu’il fera le 26 janvier 1882, Georges Bigot commence à dessiner les terres lointaines du Japon deux jours avant d’arriver à Yokohama. Il obtient assez rapidement un poste de professeur de dessin occidental, à l’école de l’armée de terre, avant d’enseigner le français. Parallèlement il apprend le japonais et s’exerce à la technique de la peinture traditionnelle sansui qu’il aurait maitrisée en trois ans. En mars 1885, il fait paraître une petite annonce dans laquelle il dit « réalise illustrations pour journaux ou livres, gravures sur cuivre ou sur bois » qu’il signe de son sceau « le pays de la beauté ». Ce dernier supplante définitivement vers 1887 sa signature écrite à la main dans le syllabaire katakana ou avec des idéogrammes. Par l’illustration, telle que celle de la traduction japonaise du Décameron (1886) de Boccace, considérée de nos jours comme un des trésors de la bibliophilie de la littérature Meiji, et ses dessins satiriques, Georges Bigot travaille pour prolonger son séjour au Japon. Sa détermination à rentrer en France est plusieurs fois repoussée, tant pour des raisons sentimentales (il se marie à une Japonaise dont il aura un fils) que professionnelles. C’est ainsi qu’il lance en 1887 le journal satirique TOBAE. Ce journal, qui paraît pendant trois ans, sert de support aux caricatures de Georges Bigot dans lesquelles il rend compte de la politique et, plus généralement, de la société japonaise soudainement confrontée à l’Occident. Georges Bigot devient maître dans l’art de caricaturer les étrangers et les membres du gouvernement japonais. Les dessins concernant les tentatives de révisions des traités inégaux sont accompagnés, pour être compris du grand public, de légendes en japonais. À partir de 1890, après la fermeture de TOBAE, Georges Bigot lance plusieurs périodiques satiriques (La vie japonaise, 1890 ; Potins de Yoko, 1890, Le Potin, 1893) et réalise de nombreux albums humoristiques (Parodies des tableaux vivants, 1887 ; La journée d’un député, 1891 ; Great Japan, 1892), ces publications lui permettant de vivre confortablement et de voyager dans le pays afin de couvrir les événements pouvant intéresser l’Occident (éruption du mont Bandai, 1888 ; tremblement de terre de Nōbi, 1891 ; raz-de-marée de Sanriku, 1896). Vivant de l’intérieur l’occidentalisation très rapide du Japon au début de l’ère Meiji (qui débute en 1868), il observe cette société bouillonnante et en publie caricatures et périodiques satiriques. Tentant de se fondre dans la société japonaise, Georges Bigot apprend à jouer du shamisen ou de la harpe gekkin, se promène avec ses instruments sous le bras. Mais cette tentative d’acculturation est mal perçue et il ne réussit qu’à avoir la réputation d’être un gaijin excentrique. Ainsi, par exemple, il a pour détracteurs le peintre japonais de l’école occidentale yōga Kōtarō Nagahara qui le considère, dans ses mémoires, comme un « personnage un peu sauvage » ou le journal Shōya Shimbun qui demande dans un article très hostile son expulsion du pays. L’oeuvre que réalise Georges Bigot se situe, faut-il le rappeler, aux débuts troubles de l’ère Meiji pendant laquelle les questions des droits de l’Homme et des traités inégaux sont des pierres d’achoppement. Cependant, Georges Bigot parvient à décrire la naissance de la société moderne japonaise en capturant par le dessin et la gravure les événements de cette période de transition.

La mort du caricaturiste anglais Charles Wirgman en 1891 à Yokohama permet à Georges Bigot d’être recruté par l’hebdomadaire anglais The Graphic. Il en est le correspondant de guerre lors du conflit sino-japonais de 1894-95 et réalise dessins et photographies. Pendant cette guerre, Georges Bigot s’intéresse plus aux conséquences de la guerre qu’aux combats même.

Georges Bigot se marie avec la japonaise Sano Masu, ils auront un fils prénommé Maurice Gaston. Pour nourrir sa famille, il travaille plus alors que de nouveaux traités sont peu à peu signés. Ainsi, la concession de Yokohama et l’extraterritorialité disparaissent en août 1899. À cette date, le dessin satirique d’un Occidental sera donc soumis à la surveillance du gouvernement japonais, ce qui inquiète bien évidemment Georges Bigot. En attendant, il illustre l’ouvrage Shocking au Japon de Fernand Cartesco qui critique l’évolution de la peinture japonaise, et plus particulièrement le premier nu d’inspiration occidental du peintre japonais Kuroda Seiki (1866-1924) intitulé Toilette matinale et les réactions du public : « les Japonais prétendaient que le nu ne s’exposait jamais ainsi dans leur pays, le tableau étant par la suite ceint pudiquement au niveau des hanches quand l’Impératrice se rendit à l’exposition ».

Georges Bigot finit par rentrer en France à la veille de la mise en application des nouveaux traités. Le Japon qu’il était venu chercher n’est plus, sa victoire à la guerre sino-japonaise l’a fait rentré parmi les grandes puissances. Il divorce alors de Sano Masu et quitte le pays en juin 1899 avec son fils Maurice et son oeuvre. Georges Bigot est le seul, parmi les artistes occidentaux venus au Japon, à avoir adopté la langue, le costume et les coutumes nippones, donnant à son oeuvre richesse et précision. Comme l’Anglais Charles Wirgman, caricaturiste et illustrateur au Japon de 1861 à son décès en 1891, Georges Bigot est méconnu si ce n’est inconnu dans son pays natal mais jouit d’une grande réputation dans son pays d’adoption, à savoir le Japon, qui illustre chaque année ses livres scolaires avec ses caricatures et autres dessins. Inconnu en France alors qu’il hante les manuels d’école au Japon, une seule exposition s’est tenue à son propos dans son pays natal, à la mairie du VIe arrondissement de Paris en 1987.

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Georges Bigot (aka Shidari-kiki), Ou se voit que les Japonais ont aussi leur homme au long nez, ca 1906. Image reprise sur le site Topfferiana3

De retour à Paris, Georges Bigot découvre que le japonisme est passé de mode. Néanmoins il poursuit son oeuvre. On peut ainsi citer des estampes populaires pour la maison Pellerin (Épinal) dans lesquelles il continue sa critique du Japon ou des affiches pour les grands magasins parisiens tels que le Bon Marché. Dans l’estampe populaire ci-dessous, il signe de son pseudonyme japonais, Shidari-kiki, ce qui signifie « le gaucher », et met en scène un Japonais au long nez sous le titre Où se voit que les Japonais ont aussi leur homme au long nez. À partir du XVIe siècle et jusqu’au XXe siècle, les Japonais représentaient les Occidentaux avec entre autres de longs nez (ce qu’ils ont d’ailleurs toujours, les Japonais ayant un nez plus petit que ceux des Européens). Dans cette estampe de la maison Pellerin, maison de gravure d’Épinal, Georges Bigot retourne la critique contre les Japonais leurs schémas de représentation des Occidentaux. Travailler pour l’estampe populaire est pour Bigot un moyen de garder un pied au Japon, l’ukiyo-e étant également un art populaire.

Georges Bigot finit par décéder en France en 1927.

Bibliographie
– [Yokohama, Musée d’art Sogo, 1987]. Joruju Bigô ten : Meiji nihon o ikita furansujin gaka [Georges Bigot. Il y a cent ans, un artiste français au Japon], Tokyo : Bijutsukan renraku kyôgikai, 1987.
– Dower, John, Yellow Promise, Yellow Peril, Foreign Postcards of the Russo-Japanese War (1904-05), http://ocw.mit.edu/ans7870/21f/21f.027/yellow_promise_yellow_peril/index.html, dernière consultation le 5 novembre 2012.
– La Bibliothèque nationale de France conserve en son département des Estampes et de la Photographie4 des oeuvres de Georges Bigot en accès libre.

  1. Wikipédia, Georges Ferdinand Bigot, http://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Ferdinand_Bigot, dernière consultation le 5 novembre 2012. []
  2. Topfferiana, <em>Bande dessinée à nez (III) : « Les Japonais ont aussi leur homme au long nez »</em>, <a href="http://topfferiana.free.fr/?p=1483" target="_blank">http://topfferiana.free.fr/?p=1483</a>, dernière consultation le 5 novembre 2012. []
  3. Topfferiana, Bande dessinée à nez (III) : « Les Japonais ont aussi leur homme au long nez », http://topfferiana.free.fr/?p=1483, dernière consultation le 5 novembre 2012. []
  4. Catalogue général de la BnF, Notice Georges-Ferdinand Bigot, http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb404033868/PUBLIC, dernière consultation le 5 novembre 2012 []

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