Défi-défilé aux Arts Décoratifs : Hussein Chalayan, récits de mode

Irving Penn, Hussein Chalayan, 2003

Irving Penn, Hussein Chalayan, 2003.

À quelques mètres à peine d’un espace soumis chaque année aux défilés de la Fashion Week Paris, le créateur de mode Hussein Chalayan répond jusqu’au 13 novembre à l’invitation du musée des Arts Décoratifs et à la carte blanche que lui a donné le musée.

Né en 1970 à Nicosie, dans la partie turque de Chypre, Hussein Chalayan et sa famille sont obligés de s’expatrier pour Londres en 1978. Cet exil lui permet d’étudier la mode en intégrant d’abord la Warwickshire School of Arts puis la Central St. Martins College of Art and Design d’où il sort diplômé en 1993. L’année suivante, aussitôt, il crée sa maison, présente sa première collection intitulée « Burried Dresses », série de robes inhumées trois mois avant le défilé et transformées par l’oxydation des tissus, et obtient grâce à celle-ci ses premières critiques unanimement élogieuses. Il est indéniable que le fait de posséder sa propre maison lui permet de jouir d’une totale liberté et indépendance de création.

S’étendant sur deux niveaux et sans se préoccuper de chronologie, le podium qu’est l’exposition « Hussein Chalayan, récits de mode » présente au premier étage les collections qui illustrent les fondements politiques, géographiques, religieux, culturels et techniques de la pensée de Chalayan et au second étage les collections tournées vers le mouvement, la vitesse, l’interprétation du temps et de l’espace. À l’entrée du parcours, un petit livret d’aide à la visite permet d’obtenir cartels, descriptions et explications des différentes vitrines. Quand cela est possible, le livret donne pour chaque collection non seulement sa date de création mais également le lieu, le jour et l’heure de sa présentation (« Sadler’s Wells Theatre, Londres, 16 février 2000, 20h30 », par exemple, pour Afterwords) ainsi que les provenances des vêtements voire des mannequins exposés. Issues d’un créateur polyvalent cherchant sur un fil un équilibre entre mode, architecture et design, les oeuvres présentées vont, en passant par le film et le mobilier, du vêtement à la sculpture. Ce qui ne peut empêcher de faire un parallèle avec Madame Grès surnommée la couturière-sculpteur, dont les créations étaient exposées jusqu’au 28 août au musée Bourdelle.

Hussein Chalayan, Table dress, winter 2000 collection (photo by Chris Moore)

Hussein Chalayan, Table dress, winter 2000 collection (photo by Chris Moore).

Les thèmes abordés et les concepts développés par Chalayan puisent dans son histoire personnelle, faite de déracinements et de voyages, les problèmes de société, les sciences humaines et techniques, l’architecture. Il n’y a pas de créateur de mode plus engagé que lui, transformant lors de chaque collection le podium en tribune pour tenter de faire prendre conscience sur les enjeux de notre temps et de notre civilisation, comme par exemple en faisant défiler en 1998 des femmes nues sous leur tchador. Pour donner consistance aux influences dégorgeant de chaque collection, Chalayan ne peut se limiter au simple défilé traditionnel, les siens devenant alors des expériences multi-sensorielles mêlant vêtements, corps, lumière, décor, voix et musique. L’exposition donne alors à ressentir tout au long de ses deux étages l’ensemble des moyens utilisés par Chalayan lors de ses défilés.

Les deux étages baignent dans une pénombre dans laquelle surgissent les vitrines. Le titre de chaque collection défile sur un panneau à LED, montrant que Chalayan a bien à l’esprit l’aspect commercial de ses créations. Subjugué par la fascination et la poésie des créations, on aurait tendance à oublier de se reporter au livret à chaque vitrine, et c’est tant mieux. Le livret reste compréhensible avec ses seuls souvenirs de l’exposition. Et pourquoi ne pas y retourner pour tenter de dompter la fascination qu’exercent les vitrines, livret sous les yeux cette fois-ci ?

Seule ombre latente sur l’exposition, le prix, toujours élevé au musée des Arts Décoratifs, du catalogue que l’on aurait aimé acheter pour conserver une trace de l’exposition et pouvoir plonger plus profondément dans les créations de Chalayan. Dommage.

On ne peut alors que constater que Hussein Chalayan remporte haut la main ce « défi-défilé1 ».

Défilé de Hussein Chalayan, 4 octobre 2007

Modèles présentant les créations prêt-à-porter de la collection printemps/été 2007 de Hussein Chalayan (Paris, 4 octobre 2007).

L’exposition « Hussein Chalayan, récits de mode » se tient au musée des Arts Décoratifs, au 107 rue de Rivoli (métro : ligne 1, station Palais-Royal ou Tuileries), du 5 juillet au 13 novembre 2011. Ouverte tous les jours sauf le lundi, de 11h à 18h. Le catalogue de l’exposition est vendu au prix de 65 euros.

  1. Selon le bon mot du célèbre mannequin Derek Zoolander, incarné par Ben Stiller dans le film éponyme sorti dans toutes les bonnes salles en 2001. []

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